Rock & Roll Hero

J’écris ces lignes au moment où j’imagine les rédactions des médias francophones en train de monter à tour de bras la « nécro » d’un monstre absolu…
Il y eut Gabin, il y a encore Delon, il n’y aura bientôt plus Johnny.

On aime ou pas mais le personnage est là, inscrit dans notre imaginaire collectif, dans notre histoire commune. La multiplication des « images humoristiques » au moment où son état de santé devient vraiment préoccupant m’a choqué. Parce que je pense que cet homme qui a été moqué, brocardé, ridiculisé pendant toute sa carrière et qui a toujours mis un point d’honneur à ne jamais s’en plaindre, mérite enfin le respect dû à un vieil homme malade, à une icône qu’on va avoir beaucoup de mal à remplacer.

Alors aujourd’hui, j’ai envie de raconter ici ma petite histoire de Johnny, comme beaucoup d’autres.

Johnny, je l’ai croisé 3 fois dans ma vie professionnelle. La toute première, c’était à Europe 1. Avec Marc Garcia et Bernard Schu, on bossait dans le petit studio tout au fond du couloir à poser les prémices du Programme Magique qui allait devenir Europe 2. On m’a prévenu qu’il allait falloir que je laisse la place parce que quelqu’un d’Europe 1 (Yves Bigot ?) allait y interviewer Johnny. Moi, j’ai obtempéré et remballé mes affaires, mais doucement, tranquille, en traînant un peu, pour croiser l’idole.

Johnny est arrivé et est entré avec un grand sourire, avec cette manière de dire bonjour à tout le monde avec un sourire chaleureux et un vrai regard qui le caractérise tellement. Plus tard, je l’ai croisé à RTL, il devait rejoindre Laurent Boyer et, là aussi, cette même impression que la lumière baisse et qu’une « poursuite » est sur lui. Cette aura, cette personnalité…

Et puis, entre les deux, en 1995, il y a eu cette interview, pour la sortie de l’album Laurada. Fatigué, Johnny n’a accepté que peu d’interviewes. Inter, RTL (bien sûr), Europe 1, NRJ et (sans doute vaguement imposée avec) Chérie FM, où je suis l’hôte des stars. Et il ne bouge pas de chez lui.

Alors, cet après-midi là, tandis que Pascal Hernandez me remplace à l’antenne, j’arrive chez lui, avec Coralie, ma réalisatrice, un peu tétanisée, et une de ces merdes qu’on utilisait alors pour les interviewes : un DAT. Chargé pendant toute la nuit, à ma demande.

On arrive chez Johnny, on nous installe dans le jardin, sous le cerisier, dont les fruits trônent dans un saladier. « Il arrive, nous dit-on. Il finit sa sieste. »

Effectivement, quelques minutes plus tard, on voit passer Laetitia, et Johnny arrive, tout ensommeillé, tout chiffonné. Et souriant, comme toujours. Il croque des cerises, nous en offre, allume une Gitane. L’interview commence. On discute.

7 minutes. Sept, vous avez bien lu.

Et Coralie me tape sur la cuisse. Je la regarde : elle est blême. J’aboie (j’avoue) : « Quoi ?« . « Le DAT, souffle-t-elle. Il est arrêté. »

Là, je vais laisser un petit blanc (sec) pour que mes collègues puissent bien mesurer l’horreur du moment…

(le blanc)

J’hésite entre arracher les yeux de Coralie (qui n’y peut rien, bien sûr) et vomir tranquillement sur la table de jardin de Johnny. Lui, placide, prend cette m… (je l’ai déjà dit ?) et cherche une prise de courant. Y’en n’a pas. Un endroit pour mettre des piles. Y’en n’a pas. Il demande à sa gouvernante s’il n’y a pas une batterie de ce genre dans la maison. Y’en n’a pas.

Pendant ce temps-là, l’attachée de presse me regarde comme si c’était de ma faute. Je hais le monde entier. Elle me dit : »Remy, il te reste à récupérer l’interview d’NRJ et mettre tes questions dessus… » Tu penses, c’est mon genre, ça…

Et puis, les anges descendent du ciel et Johnny me demande : « Elle est quand, ton émission ?« . Moi, n’osant imaginer ce que j’imagine quand même : « Demain à 17 heures…« . Lui : « Ben je vais venir !« . L’attachée de presse : « Ah Johnny, vous aviez dit que vous ne sortiez pas de chez vous pour cette promo... ». Moi (in petto) : « Toi, ferme ta gu… ou je t’étripe !« . Lui : « Ben oui, mais là, il est lâché par la technique ! On a eu réunion à 15 h chez Mercury, vous venez me chercher et on y va pour 17 h !« .

Elle s’écrase et moi, ben je… Je l’aime, Johnny, quoi. Laetitia ne serait pas dans le coin, je le demanderais en mariage. Enfin, pas tout à fait, mais tu vois… Imagine le cadeau, gratuit, fait tellement spontanément à un pauvre mec un peu désappointé !

On repart, avec Coralie (à qui je ne ferai pas de mal, du coup, finalement, elle l’a échappé belle !) et l’attachée de presse me fait juste jurer de ne pas dire à l’antenne que Johnny viendra en direct pour éviter attroupement et bousculade devant les studios. L’embargo aura lieu jusque dans l’équipe. Très peu de personnes seront dans la confidence.

Arrive le lendemain. On espère juste que la réunion de 15 h ne va pas s’éterniser. On se prépare doucement à sa venue quand, à 16 heures 30, Johnny frappe à la porte, tout seul : « Je suis en avance, je vous dérange ?« . Stupeur dans l’équipe de Chérie : ce sera l’une des deux seules fois qu’une star sera venue seule (1).

Le fin mot de l’histoire ? J’aimerais bien l’avoir. Mais c’est Max Guazzini qui l’a eu, quand il est descendu faire la bise à Johnny. J’entends encore clairement la sentence de Max lui disant : « Toi, tu es le plus grand parce que tu es capable de faire des trucs comme ça !« .

« Et c’est pour ça que je me permets d’intimer l’ordre à certains salisseurs de mémoire qu’ils feraient mieux de fermer leur claque merde ! »
(
Maître Folace – Les Tontons Flingueurs)

 

 

 

(1) L’autre c’est Goldmann, venu parler des Restaus du Coeur