Dans la chaleur de l’ennui

Lors de ces dernières vacances scolaires, je viens de traverser la France par deux fois (1) et, bien sûr, j’ai beaucoup écouté la radio.

J’en tire deux constatations qui vont encore me rapporter tout plein de copains dans le métier. Je ne suis plus à ça près, hein !

Le monde de la radio est désormais tombé dans un conformisme affligeant. D’un bout à l’autre de la France, j’ai entendu la même radio, en fait. La même !

D’abord, et ça j’en ai déjà parlé quand je sévissais dans les colonnes de La Lettre Pro de la Radio, il y a les habillages. Le drame.

Il se trouve que j’ai quelques zamifèssbouq qui œuvrent là-dedans et sans doute vont-ils me rayer leur liste comme un vieux rédac’chef de RTL et Europe l’a fait récemment quand j’ai ironisé sur les méthodes de Jupiter, mais la réalité est cruelle et les faits têtus. De radio B en radio B, en passant par quelques A, les tics et trucs des habilleurs sont les mêmes.

D’abord, on a arrêté tous les jingles chantés. Trop chers ? Sans doute. Difficile de les faire chanter à distance par une voix à 20 €. Il faudrait des vrais chanteurs, des studios, des musiciens… Donc on a préféré décider que c’était devenu ringard.

Ensuite, comme on ne sait pas dans quoi ça va s’enchaîner, on commence par un pauvre bruit blanc, suivi d’une vague mélodie orchestrée façon Charlie Oleg et deux voix, une de fille, une de mec, qui vont vous répéter la même chose. Souvent la seconde voix sera trafiquée façon son téléphone. Ça vous parle, non ? Et comme ça se fait sur toutes les B qui ont les moyens de commander à l’extérieur, les A qui produisent en interne copient allègrement. Résumé grossier mais c’est quand même ça…

Ensuite, il y a grosso modo deux écoles : les A et les B. Un truc facile pour les reconnaître immédiatement : le son. Si c’est un gros son avec des belles basses, c’est une B. Si ça joue du rock indé local avec des médiums dominants, c’est une A.

Attention, il y a un piège : si ça joue des mediums à donf mais avec du U2,
ce n'est ni une A ni une B, c'est une locale de RTL 2 !

Dans les deux cas, on va tomber sur du Voice Track dans la journée (2). Maison, pour les A, industriel pour les B. Plutôt bien faits pour les industriels mais si peu ancrés dans le local. Bien locaux pour les A mais parfois réservés aux copains, ceux qui étaient là avant…

Dans tous les cas, là où on aura une vraie homogénéité, c’est sur l’absence totale d’invention des gens qui se mettent devant le micro. Le pire, je crois que c’est quand le taulier s’est cassé la tête à rédiger le texte d’une opé d’antenne. Alors là, au bout de 4 jours, tu le connais par cœur, le texte. Pas un animateur pour essayer de le remettre à sa sauce. Pas un ! A commencer par l’animatrice de l’après-midi, là, qui n’en peut plus d’écouter sa si belle voix en enregistrant ses VT et ses désannonces parfois totalement fausses…

Et tous les tics de langage : la désannonce du titre « … à l’instant sur X FM« , la préannonce du prochain « sur le 84 point 6… ». A ou B, aucune écoute de pige, aucun contrôle, la parole au mètre, en vrac… Pas de mécanique d’antenne non plus : les jingles balancés n’importe quand n’importe comment :

  • (speak) Et maintenant… Le Jeu !
  • Jingle : (bruit blanc/voix mec) Le Jeu ! (bruit blanc/voix fille) Le Jeu…
  • (speak) Alors, c’est le jeu et on vous offre cette semaine…

Partout, tout le temps… E-pui-sant !!

– Mais… t’es en colère ou quoi, Jounin ? C’est rare, ça…

Oui, auditeur/lecteur/co-râleur, je suis en colère depuis que je me suis aperçu que la radio que j’écoutais le plus durant mes vacances (3), le seul jour où elle a vraiment été bonne, c’est sur le week-end. Et le week-end, il n’y a pas d’animateurs sur cette radio. Y’a vachement de quoi être fier pour le vieux militant de la cause animation que je suis, non ?

Alors, ok, les directeurs d’antenne sont de plus en plus aux abonnés absents (4) et ils gèrent parfois plusieurs antennes à eux seuls mais des fois on se demande qui a la garde du cerveau ! Eh, les gars (et les filles, ne soyons pas sexistes, aucune raison), la tête ne sert pas qu’à porter le casque !

M’fatiguent…

 

 

(1) Ben oui, il a bien fallu rentrer !

(2) En vacances, j’écoute très peu de mornings, désolé…

(3) Si je te dis qu’elle porte le nom d’un genre musical qu’elle diffuse très peu mais autour d’une prog très agréable, tu devrais trouver tout seul.

(4) Elle est toujours dans le dico, cette expression ? Nan, pasque les derniers qui ont utilisé le service des « abonnés absents », y sont morts depuis longtemps, non ?

 

Mise à jour Mercredi 9 mai :

Comme à chaque fois quelques relations des réseaux sociaux me font l’amitié de commenter positivement, « liker » ou faire suivre ma prose provocatrice à leur propre réseau. Mon ami Jérôme Delaveau, dont je respecte infiniment le métier, me fait l’honneur de me répondre vertement son désaccord (au lieu de me virer manu militari de la liste de ses connaissances). Son avis a suffisamment d’importance à mes yeux pour que j’incorpore ici notre échange.

Pour lire l’ensemble de l’échange :

Puisque Jérôme me pousse dans mes retranchements, je précise que je n’ai évidemment pas pu écouter l’ensemble des radios de France (je ne suis passé ni dans le Nord, ni dans l’Est) et que, comme je l’ai précisé dans un fil FB, il y aura bien une centaine de radios locales en France pour me démontrer à quel point j’ai tort. D’ailleurs peu me chaut qu’on utilise du VT externe s’il est bien fait (j’en connais, ses producteurs le savent), voire même qu’on demande à ses propres animateurs/trices d’utiliser un pseudo pour faire une tranche VT dans une filiale après leur tranche de direct à la maison-mère, dès lors que tout ceci n’est pas réalisé à la chaîne avec des personnels exsangues..

Enfin, on ne m’empêchera pas de rappeler en permanence que, si les radios se battent pour une meilleur part de marché, c’est un marché qui s’amenuise, comme la presse écrite avant, et qu’il serait bon que nous ne fassions pas preuve de la même constance dans l’erreur.