Bonapétissivouzettezatable…

On a déjà pas mal évoqué, ici, dans mes Speed Consulting de La Lettre Pro, dans divers autres articles publiés ici ou là, ces mots et ces tons si particuliers qui n’appartiennent qu’à nos médias, en aucun cas au monde réel. Ainsi on a pas mal glosé sur le ton M6, aussi surnommé « soudain, c’est le drame... », mais pas encore assez, me semble-t-il, sur nos propres travers. Paille, poutre, etc…

Depuis plus de 35 ans que je sévis dans ce métier, j’ai eu la chance de beaucoup écouter, parfois de croiser quelques vraies pointures, quelques-uns de ces grands que nous admirons tous, qui nous ont donné envie de faire ce métier, ces dinosaures des générations disparues, que furent, suivant nos admirations personnelles, Fabrice (l’Empereur), Gérard Klein (le multi-cartes), Pierre Bellemare (l’Anchorman-conteur), Pierre Bouteiller (le malicieux), Philippe Aubert (l’Irremplaçable), Maurice Favières (Ze Morning Man), André Torrent (l’inusable), Jean-Loup Lafont (l’aérien)… J’en passe, et d’aussi bons…

Ceux-là, autant vous le dire tout de suite, ils n’avaient jamais de phrases creuses et communes, pas de gimmicks à la mode, pas de ces phrases qu’on entend dans toute la radio francophone. Leur stock de formules était personnel et surement pas interchangeable

Alors, que s’est-il passé ?

Au hasard de mes missions dans des radios locales francophones, plus ou moins petites, de toutes catégories, j’ai rencontré, là aussi, plein de gens talentueux. Tous n’avaient pas (mais moi non plus et mes copains de la même génération itou, sorry les potes) le charisme, l’immense talent, des stars citées ci-dessus. Ce qui ne les empêche pas de faire bien leur boulot, avec application, sérieux, professionnalisme…

Et pourtant…

Pourtant, régulièrement, ils tombent dans les pièges de ce langage facile, communautaire. De ce langage qui nous agglomère à une secte, une caste, celle des gens de petites radios au lieu de nous rapprocher de nos auditeurs. Alors pourquoi ? Comment s’attrape ce virus qui a l’air si contagieux ? (1)

Je veux soumettre à votre sagacité une théorie qui m’est poussée récemment, lors de ma dernière mission auprès de gens très sympathiques, talentueux, et pourtant totalement englués dans ce langage automatique (et symptomatique). Des gens (et qu’est-ce que c’est agréable !) absolument dénués de toute forme de grosse tête et vraiment désireux de faire pour le mieux.

Ils m’ont tout fait ! Du « plutôt très… » au « c’était X à l’instant« … Les 6 citations de la marque dans le même speak, les « on espère que tout va bien pour vous… », etc…

En fait, j’en suis venu à théoriser ça sous le terme générique de « complexe de la petite radio« (2). Bien qu’embauchés régulièrement , disposant d’un CDDU, renouvelé régulièrement, ils se posent encore des questions sur leur légitimité à être là, devant ce micro qui a dû les faire beaucoup rêver auparavant. Ce petit complexe les rend encore plus sympathiques, au demeurant, par rapport à quelques grosses têtes odieuses qui sévissent périodiquement sur de plus gros médias, avant souvent de disparaître dans un oubli dont ils n’auraient jamais dû sortir…(3). Ils font en fait comme si utiliser ce langage les adoubait dans une caste où ils ne sont pas tout à fait certains d’avoir leur place. S’ajoute à cela le fait que certains d’entre ont abandonné très tôt leurs études et que le système éducatif n’a pas su leur donner les outils d’auto-analyse et d’amélioration de leur vocabulaire (4). Or on sait qu’on a tous une énorme tendance, pour des raisons de confort et de ré-assurance, à restreindre le nombre de nos mots employés à l’antenne. Alors, si le vocabulaire est déjà réduit au départ…

Et ça vient d’où, ça ? Encore une fois de ce refus récurrent des boss à être des coachs, des chefs d’équipe, des directeurs d’antenne. Réunir son équipe simplement pour faire le point, conforter les gens dans ce qu’ils font, au lieu de crier au feu quand on a laissé dériver trop longtemps, c’est primordial. Bien sûr, toutes les excuses pour ne pas le faire (emploi du temps trop chargé, plein de tâches prioritaires, etc…) sont entendables mais on ne m’empêchera pas de penser que l’ordre des priorités doit être revu. Une équipe rassurée ne va s’endormir sur ses lauriers que si on n’est pas là pour la stimuler, l’ambiancer ! Alors, en attendant, ils s’entendent (au lieu de s’écouter) et déteignent les uns sur les autres. (5)

On parle de plus en plus de well being managment. La formule est creuse et à la mode ? Peut-être. Pourtant, elle recoupe tellement ce dont je suis persuadé depuis années…

Parlons cinoche… Clouzot (Le Salaire de la Peur, Les Diaboliques,…) mettait des claques à ses actrices quand ça n’allait pas. Renoir (La Règle du Jeu, La Bête Humaine,...) disait « c’est très bien, maintenant on va essayer autrement…!« . Vous l’aurez deviné, j’ai préférence pour l’une des deux méthodes…

Et c’est là-dessus que je bosse, notamment, dans mes missions. Mais ça, c’est une autre histoire !

 

 

(1) Je peux témoigner qu’après une année assez chargée passer à traquer ces tics dans différents coins de globe, je me suis surpris à en placer un dans un speak de mon premier jour d’une grille d’été de RTL !

(2) Ne surtout rien voir de péjoratif là-dedans : les « petites radios » sont celles avec lesquelles je travaille le plus souvent. Et j’y prends le plus grand plaisir !

(3) Inutile de donner des noms, tu vois très bien de qui je parle, espère d’hypocrite !

(4) Je vous dirai un jour tout le bien que je pense du système éducatif français depuis que je fabrique de la webradio avec des jeunes en « Garantie Jeunes », ces massacrés de l’école, jetés comme des malpropres, dévalorisés à leurs propres yeux, persuadés d’être des inutiles et des incapables…

(5) Oui, c’est très laid comme vocable. Mais c’est voulu.